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LA DANSE CONTEMPORAINE ET L'AFRIQUE

La danse contemporaine n’a pas de frontières, non seulement artistiques, spatiales, sociales, mais également géographiques. Dans ce numéro, j’ai eu envie de voyager et de partir à la découverte de l’Afrique.
Pourquoi ? Parce que sur ce continent, l’émergence et le développement de la danse contemporaine suivent un parcours sinueux et complexe pour légitimer la place de cet art en tant que tel. Mais malgré des freins de natures diverses, force est de constater
que la scène contemporaine africaine est dynamique
et foisonnante, les danseur.se.s et chorégraphes
multipliant les créations et initiatives pour promouvoir
leur art (création d’écoles, de festivals, pont avec les
danses traditionnels, rayonnement dans toutes les
zones mêmes les plus reculées). Loin de s’éloigner
de leurs racines et de leur histoire (colonialisme,
post-colonialisme, Apartheid, Printemps arabes, etc.),ils les intègrent pleinement dans leur travail chorégraphique.

Par Christel M.

A l’exception de quelques pionnier(ère)s tels que la Franco-sénégalaise G. Acogny ou A. Thiérou, figures historiques de la danse contemporaine en Afrique, cette dernière n’émerge réellement que depuis les années 1990 sur le continent. De nombreuses raisons expliquent cette situation : le regard porté sur l’art contemporain considéré comme importé de l’Occident, l’absence de moyens financiers, l’insuffisance des structures de formation et de lieux de diffusion en dehors des centres culturels français, l’absence de producteurs et d’administrateurs qui oblige les danseurs à endosser ces rôles, l’absence de statut juridique de l’artiste, etc. Le développement de la danse contemporaine a peu de place dans la politique culturelle des pays et relève majoritairement de l’initiative privé.

Beaucoup de danseur(se)s chorégraphes sont contraint(e)s de quitter l’Afrique pour continuer développer leur art. Certain(e)s d’entre eux (elles) sont ainsi reconnu(e)s sur la scène internationale : G. Acogny, les Sud-africains R. Orlin (11) Robyn Orlin / Moving into Dance | Mophatong – YouTube et G. Maqoma (11) Gregory Maqoma & Vuyani Dance Theatre | Cion: Requiem of Ravel’s Bolero – YouTube, l’Ivoirien G. Momboye (11) Georges Momboye – La création du monde – Jeunes ballet de Conakry // CCFG 2013 – YouTube, les Burkinabés S. Sanou et S. Boro (11) Poussières de sang – Seydou Boro + Salia Sanou – YouTube. Un certain nombre d’entre eux (elles) reviennent ensuite pour aider au développement de la danse contemporaine et d’une scène africaine. Ainsi, l’Egyptienne K. Mansour, formée en Italie et à Londres, a créé la première compagnie de danse du pays en 1999 (MA’AT) et le premier centre de formation professionnelle à plein temps en Afrique / Moyen-Orient en 2012.


Les jeunes chorégraphes africains revendiquent l’ancrage au sol natal et aux danses traditionnelles. Les initiatives pour mettre en place un échange régional se multiplient depuis les premières rencontres « Afrique en Créations », initiées par la France en 1990 où seulement 20 candidats s’étaient présentés. Le développement est relativement rapide avec l’ouverture de centres chorégraphiques et de formation (« La Termitière », en 2006 par S. Sanou et S. Boro au Burkina Faso, « L’Espace » par K. Noël au Mali en 2003, « Les studios Kabako » par F. Linyekula au Congo en 2006, « L’Ecole des Sables » par G. Acogny en 1998 au Sénégal), la création de festivals (« Carthage Dance » depuis 2018 en Tunisie, Festival international « On marche » depuis 2005 à Marrakech (11) M.A.K.T.O.U.B / مكتوب @ Festival”On Marche”Marrakech – YouTube, Festival international « Dense Bamako Danse » depuis 2003), de compagnies (ex : « Anania » au Maroc en 2002, « Jant-Bi » au Sénégal en 1999, « No Point Perspective » en Egypte en 2002). Dans certains pays, la danse contemporaine entre même dans la politique culturelle (ex : inclusion d’une formation au sein de la filière danse du Conservatoire National de Bamako, cellule de danse contemporaine du ballet national d’Alger). Si le voyage a donc bien commencé et s’est accéléré, du chemin reste à parcourir.

Ressources : 

Heluin Anaïs, « Tunisie : la danse contemporaine tous azimuts », Le Point, 25 juin 2019, Tunisie : la danse contemporaine tous azimuts – Le Point

Océane Besombes, « La danse contemporaine cherche sa place en Egypte », OnOrient, 19 juillet 2018, La danse contemporaine cherche sa place en Égypte (onorient.com)

Mariem Guellouz, « De la danse contemporaine au Maghreb à une danse contemporaine maghrébine », Marges [En ligne], 16 | 2013, mis en ligne le 15 mars 2014, URL : http://journals.openedition.org/marges/261 ; DOI : https://doi.org/10.4000/marges.261, De la danse contemporaine au Maghreb à une danse contemporaine maghrébine (openedition.org)

Isabelle Danto, « Danse africaine contemporaine : l’émergence, le succès et après ? », Revue Esprit, octobre 2011, Danse africaine contemporaine : l’émergence, le succès et après ? | Revue Esprit (presse.fr)

« Une « femme en mouvement », pionnière de la danse contemporaine marocaine », AfricaPresse.paris, 27 mars 2011, Une « femme en mouvement », pionnière de la danse marocaine contemporaine – AfricaPresse.Paris

Ayoko Mensah, « Danse contemporaine en Afrique : état des lieux, états des vœux », Africacultures, les mondes en relation, 31 octobre 2000, http://africultures.com/danse-contemporaine-en-afrique-etat-des-lieux-etat-des-voeux-1617/

Annie Bourdié, « Art chorégraphique contemporain d’Afrique, enjeux d’une reconnaissance », Marges [En ligne], 16 | 2013, mis en ligne le 15 mars 2014, URL : http://journals.openedition.org/marges/263 ; DOI : https://doi.org/10.4000/marges.263, https://journals.openedition.org/marges/263

PORTRAIT
 GERMAINE ACOGNY

« Ma danse est un dialogue avec le cosmos, le corps doit prendre l’énergie de la terre. Nos pieds sont nos racines, la poitrine le Soleil, les fesses la Lune, le pubis les étoiles, la colonne vertébrale le serpent de vie. Le bassin doit être en perpétuel mouvement, car si les étoiles s’arrêtent c’est la catastrophe »

La danseuse et chorégraphe franco-sénégalaise est née au Bénin en 1944. Elle a grandi au Sénégal et est venue en France à l’adolescence. En 1968, elle crée un studio de danse à Dakar. Entre 1977 et 1982, elle dirige Mudra Afrique, créé par Maurice Béjart et le président Léopold Sédar Senghor à Dakar, qui sera fermé en 1982, faute de subventions. Elle part alors enseigner près de Toulouse puis s’installe à Bruxelles avec la compagnie de M. Béjart et organise des stages internationaux de danse africaine. En 1980, elle écrit son ouvrage « Danse africaine », édité en 3 langues. En 1985, elle fonde avec son mari H. Vogt le « studio-école ballet-théâtre du 3ème monde » à Toulouse.

En 1995, Germaine Acogny décide de retourner au Sénégal et, en 1998, elle crée l’association Jant-Bi / l’École des Sables qui permet aux danseurs de se former quasi-gratuitement afin de les mener vers une danse africaine contemporaine. En 1997, elle est nommée directrice artistique de la section danse d’Afrique en Création à Paris et des Rencontres chorégraphiques de danse africaine contemporaine, fonction qu’elle assume jusqu’en 2000. L’avenir de l’Ecole des Sables est incertain depuis 2000 du fait du retrait d’un des plus importants financeurs. 

La technique de danse africaine moderne de la chorégraphe repose d’une part sur le croisement des ses apprentissages des danses traditionnelles africaines et des danses occidentales (classique, moderne) et d’autre part sur l’héritage gestuelle de sa grand-mère, prêtresse Yoruba (vaudou). Selon  ses propres mots « […] j’ai créé ma propre technique, où les mouvements sont initiés par la colonne vertébrale ». La « mère » de la danse contemporaine africaine l’a fait rayonné dans le monde entier. Avec sa compagnie JANT-BI, elle s’est emparée de tous les sujets : sexualité, religion, colonisation, liens entre Afrique et Occident…

Sa première chorégraphie remonte à 1987 : le solo « Sahel ». Un an plus tard, elle crée « YE’OU », pièce avec laquelle elle va faire le tour du monde et qui remportera le London Contemporary Dance and Performance Award en 1991, lui donnant une reconnaissance internationale. Parmi ses œuvres, nous pouvons également citer sa pièce Fagaala, créée en 2004 avec K. Yamazaki , sur le génocide rwandais, qui remportera un Bessie Award en 2007. A 70 ans, en 2014, elle danse le solo Mon élue noire – Sacre no.2 sur la musique originale du Sacre du printemps, créé pour elle par le chorégraphe O. Dubois ((11) La danseuse Germaine Acogny décroche le Lion d’or – YouTube). En 2015, elle revient sur son histoire familiale avec le solo « A un endroit du début » ((11) Let’s Dance International Frontiers 2018 | Germaine Acogny’s Somewhere At The Beginning – YouTube). C’est avec cette pièce qu’elle revient au Bénin pour y danser pour la première fois.

Aujourd’hui âgée de 75 ans, elle continue à se produire. Elle monte en 2020 le duo Common ground[s] avec M. Airaudo, danseuse emblématique de P. Bausch et présentera « A un endroit du début » au 15ème festival intervational de danse de la Biennale de Venise, à l’été 2021. 

Germaine Acogny multiplie les honneurs et récompenses : chevalier de l’ordre du Mérite et officier de l’ordre des Arts et des Lettres de la République française, chevalier de l’ordre national du Lion du Sénégal, classée parmi les « 50 personnalités africaines les plus influentes dans le monde » selon le magazine Jeune Afrique, Lion d’or de la danse à la Biennale de Venise (février 2021).

A LIRE
AFRIQUE ET DANSE CONTEMPORAINE

Q ui mieux que Salia Sanou, le chorégraphe et auteur de ce livre pour en parler : « J’avais envie d’un livre qui raconterait l’ascension spectaculaire d’une danse contemporaine africaine, d’autant mieux affranchie des traditions qu’elle ne les renie pas, continuant d’y puiser sa force et son identité. Chorégraphes et interprètes forment ce que j’aime appeler des “danseurs de vie”, programmés sur toutes les scènes internationales pour l’énergie qu’ils mettent dans leurs œuvres, n’hésitant pas à aborder parfois des questions aussi brûlantes que les guerres civiles, les famines, les maladies, le sida… Cette danse déclenche, en Afrique, l’engouement d’une frange de la jeunesse et un intérêt grandissant des observateurs et du public. Au-delà des débats, vifs, salutaires, que provoque cette effervescence chorégraphique, j’ai très vite compris la nécessité de m’appuyer sur ma propre expérience d’artiste et de citoyen, né au Burkina Faso, dans le village de Léguéma. […] 

[…] Ce livre s’est également construit autour de ma rencontre et de mon amitié avec le photographe Antoine Tempé, qui suit cette nouvelle danse depuis une dizaine d’années. […]
Une partie des images de cet ouvrage sont tirées de son exposition itinérante « Danseurs d’Afrique » présentée dans le monde entier […]. Antoine Tempé et moi, chacun à notre manière, vivons au cœur de la danse créative africaine. »