L’Art de composer en trio

3. L’art de composer en équipe : l’école, l’artiste et sa pratique

Dans la majorité des cas, les séances de danse ont lieu au sein de l’école même. La danse prend ainsi vie dans la salle de motricité, la cour, la classe et parfois même des espaces communs et/ou de passage. Il peut arriver qu’il n’y ait pas de porte et la danse se trouve alors à naître dans “l’espace public de l’Ecole” comme dans une sorte d’Agora, elle se développe aux yeux de tous.
Dès la rédaction du dossier de demande CLEA, je sensibilise donc à la question du cadre. 
La danse est un art très “fragile” qui nécessite une présence entière des danseurs et des spectateurs. Je propose ainsi de limiter les passages au maximum durant la séance, de veiller ensemble à la propreté de l’espace de danse et au chauffage, mais aussi de prévoir des bancs pour les spectateurs (élèves, ATSEM, enseignants, stagiaires, personnel d’entretien, représentant de la structure culturelle porteuse du projet, parents d’élèves), de ne pas utiliser de téléphone portable durant le travail des élèves. Toutes ces précautions semblent peut être évidentes mais la vie d’une école est par nature chargée, rythmée et intense. Je reste donc en vigilance permanente sur ces paramètres du cadre de façon à permettre aux jeunes danseurs d’entrer pleinement dans la pratique artistique proposée. 


Si ces règles sont bien comprises et respectées alors, la découverte de l’art n’a pas de limite ; l’effort, la sensibilité, la poésie et l’émotion ont leur place et c’est le groupe entier présent à la séance qui peut s’évader en danse. Ma mission d’artiste intervenante est alors de renouveler l’imaginaire d’un espace qui a une fonction bien définie dans la “vie ordinaire de l’école”. Cette question est devenue particulièrement intéressante en temps de covid : Comment un espace quotidien peut accueillir en lui un espace psychique des possibles ouvert sur le monde et porteur de poésie ?

3.1 Le rôle de la structure culturelle porteuse du projet

Je ne suis pas la mieux placée pour écrire à ce sujet et me contenterai de dresser ici une listes des actions menées par les structures avec lesquelles j’ai pu travailler  a sein de projets CLEA ; des actions qui selon moi sont absolument essentielles pour créer l’ouverture social de l’art à l’échelle de la cité. L’Art s’inscrit dans ma ville et plus spécifiquement dans des lieux dédiés proches de chez moi où je pourrai retourner avec mes proches même après le CLEA”, voilà une donnée fondamentale que l’élève doit s’approprier lors du projet. 

Cet objectif peut passer par les missions suivantes :

– Mettre en lien l’école, l’artiste et les élèves.
– Proposer un spectacle en rapport avec la thématique du projet et adapté au public concerné (âge, niveau scolaire).
– En amont du spectacle, réaliser une médiation auprès des classes pour présenter le spectacle, sa thématique, son approche, son esthétique, …
– Accueillir les publics scolaires, réservations et billetterie. 
– En temps de covid, organiser la venue des artistes et la diffusion du spectacle dans l’école elle même.
– Fournir le dossier pédagogique en lien avec le spectacle proposé.
– Présenter la structure, ses intervenants, les différents corps de métier, éventuellement l’architecture du bâtiment, son histoire pour faire lien avec le patrimoine.
– Lors de la représentation du spectacle, l’équipe de la  structure réfléchit à organiser la salle et l’installation des publics pour servir le confort, la sécurité, l’attention et la meilleure participation des spectateurs.
– organiser un bord plateau pour permettre aux élèves de poser des questions aux artistes et à l’équipe artistique.
– Mettre à disposition des salles pour les séances de pratique ou pour des restitutions de projet.

Cette liste n’est pas exhaustive et les missions se créent et s’inventent en fonction des projets et toujours dans l’optique d’ouvrir un prisme culturel et artistique aux participants. A nous de rêver la suite ensemble !

3.2 Le rôle de l’enseignant

Lorsque j’ai commencé les CLEA, je pensais que la meilleure place pour l’enseignant était dans la pratique corporelle avec les élèves. Cependant, au fur et à mesure de mes rencontres avec les enseignants, j’ai pu constater avec grand intérêt que beaucoup d’autres positionnements fertiles existent. Il m’apparaît aujourd’hui que tout est question de regard, de bienveillance et de soutien. La qualité de regard que porte l’enseignant sur le travail des élèves est fondamentale. Dans son ouvrage “Que fait la danse à l’école ? Enquête au cœur d’une utopie possible”, Patrick Germain -Thomas écrit ceci : 

Garant de la dynamique du projet, l’enseignant en tient le fil conducteur, il se charge de la préparation en amont de la venue de l’artiste, entretient et retravaille la matière créée lors des ateliers, pousse les élèves à s’approprier le “rituel” de la séance, notamment l’échauffement, et assure le lien entre le projet et les autres activités de l’école – la transdisciplinarité. Un tel investissement ne prend sens qu’en collaboration étroite avec les danseurs et dans un processus constant de communication et d’échanges avant et pendant le projet, pendant et entre les séances.”

Il est également demandé à l’enseignant par le ministère de l’éducation nationale de créer “des traces” du travail en CLEA. Ce travail d’élaboration autour de la pratique peut prendre des formes variées : cahier de danse, photographies, vidéos, dessins, etc. 
En tant qu’artiste intervenante et afin d’apporter un maximum de matières chorégraphiques aux enfants en 11 séances maximum, je n’assure pas la construction d’une création mise en scène destinée à être montrée au spectacle de fin d’année scolaire. En effet, le placement, l’écriture, la mise en scène d’un spectacle aussi court soit-il n’appartient pas au travail d’exploration corporelle et constitue un travail en soit très chronophage et souvent peu stimulant pour les plus petits qui sont dans le plaisir se confronter toujours à de nouvelles contraintes chorégraphiques. Pour les plus petits, je préconise d’inviter les parents d’élèves lors d’une ou plusieurs séances ouvertes ou de diffuser une vidéo sur l’ENT (en temps de covid). Ces rendez vous sont des moments de joie durant lesquels les enfants peuvent montrer leurs danses à leurs parents. 
Il arrive également que les classes aient pu créer en amont du CLEA leur spectacle d’école en s’appuyant sur nos travaux partagés. Cette appropriation des matières représente pour moi un véritable “cadeau” et sous tend la belle réussite du projet !

3.3 Le rôle de l’artiste intervenant 

Ce dispositif, je l’envisage avec grandeur et engagement profond. Dès la création de la Cie, je me suis engagée avec énergie et conviction dans ces missions de transmission auprès de tous. Mais, l’utopie que nous portons dans  notre coeur d’artiste toujours en quête de magie et d’instant suspendu rencontre parfois le mur rugueux des réalités de l’école. Mon rôle, si je devais le résumer c’est : de partager ma vision d’artiste dans le présent de la relation. 

Plus spécifiquement, lors de la pandémie, je constate que mon positionnement a évolué pour s’adapter à des attentes de plus en plus importantes de la part des écoles. Les protocoles sanitaires lourds et parfois incohérents soulèvent en chacun de nous une soif de liberté plus que légitime. Lors des derniers mois, il m’est apparu avec force que le danseur plus que jamais représente cette liberté perdue. Les missions CLEA prennent alors des allures de “bulles d’oxygène”, de moments “à part”. Les enfants de maternelle restent autorisés à pratiquer sans masque et tous les adultes  travaillant dans l’école semblent boire à la source de nos danses porteuses d’espoir et d’une forme d’insouciance devenue rare. Le sens de ma présence prend une autre couleur, celle de la nécessité sanitaire pour le bien être mental ! Les actions culturelles pouvant avoir lieu sur le territoire dans le respect des décrets gouvernementaux sont perçues telles des oasis. Drôle de sensation pour un artiste  que de ressentir de la part de tous ce qu’il sait depuis longtemps : l’Art est indispensable à la vie humaine !

3.3.1 Promouvoir la discipline artistique : aiguiser le regard des futurs spectateurs !

Quelque chose d’innée dans le regard que porte l’enfant sur le monde : si ce que l’on fait a du sens et qu’on lui explique, il adhère entièrement. Pour valoriser la pratique dansée, il suffit de montrer avec son corps et d’expliquer ce que l’on fait et en vue de quels objectifs sensoriels et/ou visuels et /ou narratifs. Le corps en mouvement est une médiation formidable pour établir un contact rapide, sensible, engagé et vrai. Les enfants adorent !!! C’est leur terrain d’expression privilégié, ils excellent dans ce domaine. Contrairement aux adultes, ils bénéficient encore d’une motricité assez libre du “qu’en dira t-on”. Leur regard est donc déjà particulièrement affûté sur le sujet et si on leur pose des questions pointues sur le mouvement, ils savent souvent mieux répondre que sur les questions narratives ou d’émotions somme toute assez subjectives.

Pour aiguiser le regard des jeunes spectateurs, je danse, ils dansent en demi-groupe, ils regardent et ils verbalisent. Je choisis des matières chorégraphiques adaptées à leur développement psychomoteur et leur apprends le vocabulaire réel sans simplification. Dans mes séances, le bassin s’appelle “le bassin” pas le “popotin”,  les verbes d’actions sont variés pour désigner une même idée et les métaphores ne sont pas exclues. 
Ce choix, qui peut m’être parfois reproché par les enseignants, est un choix de conviction : le regard d’un spectateur en danse se développe conjointement à un vocabulaire précis, riche et imagé. Je trouve aux mots une texture, une substance et une résonance qui en dit parfois plus long que leur définition même. Alors à mes yeux si l’enfant ne comprend pas tout du premier coup ou n’en ingère que l’écho fait en lui, ce n’est pas grave, c’est une autre expérience, fertile pour un spectateur en danse. C’est là un point essentiel de ce que le parcours artistique défend : un enseignement qui s’appuie sur la nature même de l’enfant, sa créativité naturelle et spontanée.

Le projet CLEA prévoit au minimum un spectacle vivant en lien avec la thématique choisie. Parfois, le spectacle est la première étape du projet. A cette occasion, les élèves peuvent rencontrer l’artiste qui interviendra lors des séances (même si celui ci n’est pas obligatoirement celui qui se produit sur scène). 
Si le spectacle a lieu après le début des séances de pratique, la mission de l’artiste intervenant peut être de se renseigner sur le spectacle que verrons les élèves afin de leur apporter un vocabulaire et des propositions spécifiques qui les aideront à nourrir leur regard de spectateurs. Recevoir un spectacle et en parler sont encore des choses différentes auxquelles on peut se préparer avec l’artiste intervenant.

En bord de scène ou en CLEA, voici quelques questions et remarques récurrentes formulées par les enfants et qui m’ont marquées :
Comment tu gagnes ta vie ? Mon père il dit que danseur c’est pas un vrai métier”.
A propos du spectacle en général :”Est ce que tout ça c’est pour de vrai ou est ce que c’est des mensonges ?”.
Combien de temps tu as mis pour écrire cette danse ?”
Est ce que tu rêves quand tu danses ?”
A propos du rituel d’échauffement : “Oh ! ça fait du bien !”
Merci Chloé de venir nous faire danser les jeudis”.
Tu habites où ? Tu as quel âge ? Ah tu portes des lunettes en vrai !? Je savais pas”
Pourquoi en danse on a le droit de copier sur les autres ?”
Est ce que la danse c’est que pour les filles ?” 

 et ce que moi je leur dis souvent :
Alors, dites moi un peu ce que j’ai fait dans ma danse ! Non non, ne faites pas de suite avec votre corps, dites moi ce que j’ai fait avec des mots, avec votre bouche !”
Est ce que les objets peuvent danser ?”
Est ce que l’on peut danser sans musique ?”
Etes vous prêts à danser ? Les bouches fermées, les oreilles ouvertes, le corps disponible ?”

      1. Initier à la pratique corporelle en Danse

Les propositions pédagogiques en danse varient dans ce cadre en fonction de l’âge mais aussi du thème abordé dans chaque projet CLEA. Ma mission est essentiellement de stimuler la motricité naturelle des jeunes, leur faire prendre conscience de la richesse et de la variété expressive voir dramatique de leurs mouvements. J’utilise également le système pédagogique de l’imitation dans l’objectif de nourrir la diversité des appuis, les coordinations, les qualités de mouvement et la musicalité. Avant 4 ans, je veille particulièrement à proposer des mouvements excluant le travail de souplesse et de musculation. Je tire aussi la sonnette d’alarme lorsque je constate des positions qui peuvent entraver le bon déroulement de la croissance articulaire des jeunes. Je pense notamment à la position dite du “W”, assis au milieu des bas des jambes dommageable pour les hanches. Ainsi, j’insiste verbalement tout au long des séances sur les merveilleuses capacités du corps et la nécessité d’en prendre soin. La première règle en Danse : “Ne pas se blesser ni blesser les autres”.
L’échauffement rituel réalisé en imitation porte en danse cette valeur fondamentale.

En termes d’objectifs pédagogiques, je propose des acquisitions de niveau éveil à la danse pour les enfants à partir de 4 ans et de niveau initiation à partir de 6 ans comme le définit la loi relative à l’enseignement de la Danse évoquée précédemment.
L’enjeu en 12 séances d’une heure maximum avec chaque classe est de développer un travail évolutif en terme de précision et de qualités de mouvement. La thématique choisie conjointement avec l’enseignement et passée au prisme de ma vision chorégraphique définit le contenu détaillé des séances qui comprend échauffement, danses écrites et contraintes d’improvisation. 

3.3.3 Protéger et valoriser les valeurs de la République

« La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ».

Sur le terrain, l’intervenant peut et doit être passeur de notions fondamentales de savoir vivre comme : la non violence, l’égalité fille garçon, l’importance de l’écoute et du dialogue pour construire ne serait-ce qu’une danse ensemble. En pratique, je reste extrêmement vigilante à ce que tous les enfants de la classe dansent. Si des problèmes de santé ou autre les empêchent de participer en pratique corporelle, alors, je veille à leur donner un rôle particulier (concepteur décor, regard extérieur par exemple).

Le vocabulaire et le ton employés pour s’adresser au groupe est extrêmement important pour atteindre cet objectif de bienveillance collective. Attendre son tour, ne pas parler tous en même temps, s’organiser ensemble pour construire le temps et l’espace, respecter les règles de danse, sont autant d’objectifs à atteindre à chaque séance et avec chaque groupe. Les structures culturelles, les enseignants et les élèves sont également garants de ce cadre sécurisant. Nous devons y travailler ensemble de façon transgénérationnelle.

Aujourd’hui, en tant qu’association, La Compagnie LES ECHEVELEES s’engage concrètement en signant une « Charte régionale de la laïcité et des valeurs républicaines » pour solliciter le concours de la collectivité régionale. En signant cette charte, notre association s’engage à :

Respecter les principes républicains dans le cadre de la mise en œuvre des projets pour lesquels elle sollicite le soutien de la région Hauts-de-France et à promouvoir concrètement la mise en œuvre de ces principes.

Pour l’anecdote, une fois où j’intervenais auprès d’une classe de moyenne section de maternelle, j’interroge comme à mon habitude avant de démarrer la musique : « danseurs êtes vous prêts ? » et un petit garçon me fait remarquer à juste titre : « Chloé ! N’oublie pas les danseuses ! ». Grâce à Nathan, porteur de l’égalité homme / femme au sein de notre travail commun, je formule désormais : « Danseuses et danseurs, êtes vous prêts ? ». Merci Nathan ! Cette anecdote nous démontre qu’il faut rester extrêmement attentif sur le terrain et impérativement échanger avec des collègues intervenants régulièrement pour interroger nos pratiques car cette mission dans la mission peut vite passer au second plan tant il y a d’éléments à prendre en compte dans la dynamique d’une séance et d’un projet EAC.

Le dispositif EAC prône également par nature la démocratisation d’accès à la culture et ainsi l’égalité des chances pour tous.

« Le déterminisme social, c’est à dire la relation entre le niveau socio-économique des familles et la performance scolaire des élèves, n’a jamais été aussi fort en France et il est le plus élevé des pays de l’OCDE » source : circulaire du ministre de l’éducation nationale Benoit Hamon diffusée au printemps 2014.

La notion d’éducation prioritaire est également intégrée par le ministère de la Culture et les collectivités territoriales et elle constitue un critère important de l’affectation des financements de l’éducation artistique.

En tant qu’artiste intervenante j’ai souvent spontanément priorisé les demandes provenant des classes REP ou REP + .La danse est un outil de médiation formidable pour mettre en jeu les personnalités et faire briller les individualités. Il n’est pas rare qu’un élève ayant de mauvais résultats scolaires excelle en atelier EAC. Il est important pour moi qu’il demeure aussi de tout ce travail une trace subjective, cognitive et morale quand bien des connaissances auront été oubliées.